
Puisqu'en ce moment, il y a des familles près de moi où des mamans s'en vont. Puisque je tourne autour d'un deuil pas fait. Puisqu'il y a 4 jours, c'était l'anniversaire de la mienne, de
maman, et qu'elle aurait eu 82 ans, c'est le moment de parler un peu d'elle peut-être.
Par deux fois mon frère M m'a dit en voyant les maisons sélectionnées à Toulouse: on dirait la maison de maman. Et l'élue ne déroge pas à la règle, prise sous un certain angle,
effectivement.
Quand on est fille, qu'on ressemble beaucoup à sa mère, et que celle-ci disparait, les premiers mois se passent à guetter ce qui est à elle dans ce que nous faisons nous. Et le
sentiment est proche de l'agacement, de la peur même.
Je me suis vue, faire les même gestes, avoir les même réflexions, croiser mon reflet dans une vitre et sursauter parceque c'était elle.
Or elle est morte et c'est comme de devenir tellement fragile soi-même.
Mes premiers sentiments étaient: à quoi bon...
Finalement, à quoi bon faire les choses puisque tout à coup ça s'arrête, sans explications, sans avoir eu le temps de.., de manière lamentable, en perdant tout ce qui nous faisait être
nous.
A quoi bon.
Maman était pianiste. Pas pianiste virtuose, ou de concert, pas compositrice non plus. Sans doute elle aurait aimé être tout ça.
Elle passait juste des heures et des heures sur son piano, courbée, scandant sa musique de balancements, reprenant tout les classiques qu'elle avait appris et s'enfuyant ensuite dans des
improvisations fantaisistes.
Maman parle fort, elle est sourde et ses appareils ne marchent jamais bien, elle passe son temps à tripoter l'un ou l'autre et on entend : pouiiiit, ça sonne, le petit
foie de morue en plastique rose pâle siffle son mécontentement.
Quand on parle à plusieurs autour de la table, parfois elle ne suit plus très bien la conversation et à une question qu'on lui pose, elle plisse les yeux, hoche un peu la tête, et sourit pour
dire: ahh oui, très bien... C'est assez décalé , mais chacun fait avec, ça va très bien, et en profite pour se moquer un peu d'elle.
F. surtout la fait enrager, mais c'est son fils chéri, presque une partie d'elle-même tant ils ont de points communs. Le fil entre eux est inaliénable mais leur disputes
inextinguibles. C'est le seul à oser lui dire des trucs vraiment vache.
Maman et ses frères vivent dans leur enfance. A chaque fois qu'ils se retrouvent c'est comme de réunir un club très fermé et très secret, ils sont tous sourds dans cette famille,
mais ils entendent très bien leurs souvenirs. Je vois cette cave dans laquelle ils jouaient à Saint-Anne, la villa de Marseille. Je vois la malle qui leur servait de bateau, ou d'avion, je vois
Tonton frère , le gringalet, le titi, qui exaspère tout le monde, et va se faire consoler par sa mère, maman qui fait l'andouille en roulant des yeux et en tirant la langue, ou en faisant
des imitations, Yves, le plus grand, le chef, qui organise, Francis, le risque-tout qui est le seul à savoir marcher sur la gouttière autour du toit.
Je vois sa mère, distante, très belle et très mondaine. et son papa qu'elle verra mourir en quelques mois d'une leucémie foudroyante, son papa adoré et adulé, à la belle tête
d'acteur américain.
Je vois les grands-parents de Dol de Bretagne, le grand-père est un géant aux yeux bleus gris, très doux, et sa femme, une petite personne sèche et vive, pas très caressante.
Maman est entre la fantaisie et le rituel, depuis qu'elle ne vit plus avec son "doux" mari (mon papa que j'aime mais quel caractère il avait bon sang!!) elle n'en fait qu'à sa tête. Ses frères tentent bien de régler un peu la bête, de l'abreuver de conseils bien sentis, rien à faire.
En fait le présent s'arrange à la va comme je te pousse, et le passé règne en maître. La maison est baignée d'une lumière douce et jaune: la nostalgie. Chaque meuble a une
histoire, chaque objet. Rien n'est là par hasard, sauf ce qui se passe dans le frigo, dans l'utile, dans le maintenant.
Maman se nourrit de grandes tartines de fromage mais a préparé 3 mois à l'avance le pudding de Noël. Dommage qu'on ne trouve plus de graisse de rognon de boeuf, parceque c'est quand même ça, la
vraie recette, même si ça donne ce petit feutré sur la langue pas très....
Les choses très importantes sont les fêtes de Noël. Il doit y avoir de la famille, le plus de famille possible, les treize desserts, le pudding, la crèche et le sapin, il doit y
avoir la mousse et le gui, il doit y avoir, le champagne, la dinde. La table sera magnifique puisqu'on y mettra la très vieille nappe brodée, les assiettes peintes et les couverts en argent. On y
mettra les coupes qui sonnent, les beaux verres un peu irréguliers, les chandeliers qui donneront une lumière mouvante et chaude sur tout ça.
Les fêtes Lejean, c'est très, très bruyant...famille de sourds donc... Un des premiers mots qu'on apprend d'ailleurs c'est "brou ha! ha!" . ça fuse, ça crie, ça chante, les
conversations s'entrecroisent, on règle ses différends haut et fort en prenant chacun à témoin, mais pas le temps de faire la tête, on est déjà en train de régler son compte au suivant. Grand
lessive familiale donc, papa avait horreur de ça, pourtant ils sont un peu pareils les bretons de chez lui, c'est très pince sans rire mais assez bruyant aussi..
Le reste du temps, maman est dans sa solitude, les yeux fermés au soleil, savourant la minute, l'instant.
la suite une autre fois, je vais m'habiller quand même , il est tard!
Edit de 10h33(oui je sais, déjà!):
Pour mon Dou' qui est loin: Tu te souviens quand elle écarquillait ses yeux très clairs, et qu'elle retroussait les lèvres pour dire un peu à la cha cha: "c'est exquis!" D'ailleurs tu la refais
très bien!
Ou bien quand elle, elle te refaisait, marmonnant d'une voix mielleuse et grave ce que tu lui disais de moi(pour rire): "elle est merveilleuse!"
Koikadi?